Dossier Acrie

La guerre de l'information

Introduction au colloque du 25 mars 1999 à l'Unesco

par Le Général Pichot-Duclos

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Le Général Pichot-Duclos a - entre autres - dirigé le département Intelco du groupe Dci, et l'Ecole Interarmées du Renseignement et des Langues Etrangères (Eirel). Le Général Pichot-Duclos est à l'origine de la création de l'Ecole de Guerre Economique avec Christian Harbulot et Benoît de Saint-Sernin. Il nous entretient au sujet de la guerre de l'information, en nous livrant le discours inaugural du colloque qui a eu lieu à L'Unesco en 1999.

COLLOQUE SUR LA GUERRE DE L'INFORMATION
Jeudi 25 MARS 1999 à l'UNESCO

Introduction par le Général PICHOT-DUCLOS

Les organisateurs du colloque m'ont demandé d'introduire les exposés et les débats d'aujourd'hui, je les remercie de cet honneur, accepté d'autant plus qu'en 1996, lorsque nous étions ensemble à INTELCO-DCI nous avions les premiers je crois, largement abordé le sujet d'aujourd'hui au cours d'une étude commandée par l'Etat.

Mon propos maintenant sera de situer la guerre de l'information dans son contexte historique et d'en tirer une définition. Je le ferai de manière très schématique pour n'être pas trop long en développement trois idées :
1) nous entrons dans une civilisation nouvelle, dite "âge de l'information"
2) la guerre de l'information n'est pas seulement une "guerre militaire" mais elle concerne la totalité des affrontements politiques, culturels et économiques
3) elle s'exerce de trois manières complémentaires pour obtenir l'information, contre l'information de l'adversaire et par l'information elle même qui d'objet devient sujet.

I - L'âge de l'information
Il faut se référer à Alvin TOFFLER qui dans son ouvrage de vulgarisation "Guerres et contre guerres" a très clairement posé le débat : selon lui l'homme aura connu trois âges au cours des millénaires ; l'âge agraire, des origines néolithiques au 18ème siècle. Mis à part le peuples transhumans, les autres se fixent sur un terroir et créent une civilisation territoriale autour de leurs champs et de leurs cimetières. Les structures politiques et religieuses sont stables. L'horizon est limité à celui des champs cultivés, sauf expéditions guerrières. L'habitat est groupé surtout en villages ramassés autour de leurs églises. La dominante est la stabilité.
Au 18ème siècle apparaît l'âge industriel. L'évolution technologique et l'accumulation du capital financier permettent l'apparition de centres de production industriels ; mais ceux- ci exigent la concentration au même endroit de la matière première que l'on extrait sur place, de l'énergie que l'on apporte (ce sera d'abord le charbon) et de la main d'oeuvre qui viendra de plus en plus loin. Ce sera l'exode rural et, en un peu plus d'un siècle la fin de l'âge agraire. L'âge industriel crée une nouvelle civilisation urbaine et athée centrée sur l'obsession de la production fut-ce au mépris de l'homme, constituant ainsi des masses déracinées qui seront la proie des idéologies totalitaires, essentiellement du marxisme. Aujourd'hui nous arrivons au bout du système : la révolte des banlieues, le naufrage démographique, le désert spirituel en fournissent l'excellente illustration.
Car apparaissent de nouvelles logiques liées à l'explosion de l'information. Le mariage de l'information et de la télématique permettent la création, l'enrichissement, le traitement et la diffusion d'une masse croissante d'information, celle-ci devenant en premier lieu la matière première de l'activité humaine puis, de plus en plus, le milieu même dans lequel s'exerce cette activité. C'est une nouvelle révolution technologique qui va donner naissance à une nouvelle civilisation laquelle apparaît tous les jours sous nos yeux. Quelques exemples : l'organisation traditionnelle hiérarchique et verticale des entreprises mais aussi des états se voient graduellement supplantés par la capacité et la souplesse de réseaux apatrides. La mondialisation de l'économie qui est transfrontière crée un pouvoir économique dominant, le pouvoir politique. Les grandes religions établies sont concurrencées par les idéologies, les sectes et le mouvement "new-age" . La cybermonnaie permet le transfert instantané de masses énormes d'une place boursière à une place déséquilibrant ainsi des secteurs entiers de l'économie ; si l'on admet que 8% des sommes échangées proviennent d'argent sale recyclé on voit ainsi naître des situations nouvelles par la nature et l'ampleur des problèmes qui se posent. Citons enfin le télétravail qui se développera inéluctablement car il répond à un besoin de souplesse mais il mettra fin aux logiques uniques de concentration urbaine et peut-être au racket syndical. Quel enjeu !

C'est donc bien un âge nouveau qui s'ouvre. Il ne lui faudra pas deux cents ans mais quelques dizaines d'années seulement pour achever de bouleverser notre culture, nos modes d'organisation et de vie.

II - La guerre de l'information
C'est donc très naturellement que l'enjeu principal des affrontements humains va être constitué par l'information, mais on ne voit pas pourquoi ces affrontements se limiteraient à l'aspect militaire du problème alors que l'information - nous venons de le voir - est la matière première et même le milieu de l'activité humaine.
C'est pourtant ce que l'on a tenté de faire croire lorsqu'en 1996 à Bruxelles fut organisé le premier colloque en Europe sur ce sujet. Nos amis américains qui étaient les initiateurs venaient ainsi tâter le terrain et tester les réactions européennes. Le colloque était sponsorisé par des firmes touchant de près à la défense des Etats Unis dont les représentants furent les principaux intervenants. Le message était clair : la guerre de l'information est une réalité militaire. La guerre du Golfe avait fourni des exemples spectaculaires qui furent invoqués. L'équipe d'INTELCO-DCI était présente et je crains que nous n'ayons tenu le rôle du vilain petit canard qui refusait de comprendre et d'obéir car nous avons tenu le langage que nous n'avons cessé de développer depuis : la guerre de l'information est une réalité nouvelle, planétaire et spatiale, multidivisionnelle et dont le champ d'action principal, hormis les affrontements armés, est la vie économique, politique et même culturelle. Du reste, l'étude de la stratégie des Etats Unis montre clairement qu'elle est ordonnée autour de ces trois axes, en conséquence logique du concept de globalisation. La guerre de l'information est désormais le pilier central de cette stratégie totale. On reconnaît là le pragmatisme américain. Mais il faut aller plus loin et comprendre que l'information n'est que le matériau de cette richesse suprême qu'est la connaissance et c'est la maîtrise exclusive de la connaissance qui est aujourd'hui l'objectif stratégique recherché. D'où l'affrontement technologique, financier et commercial pour maîtriser les tuyaux qui achemineront le savoir, c'est le projet TELEDESIC de Bill Gates ; pour maîtriser aussi les logiciels qui permettront le fonctionnement des systèmes (90% des logiciels sont américains) ; pour contrôler enfin le maximum de bases de données, réservoirs du savoir (elles sont en majorité américaines). Il faut admettre que devant une telle domination la tentation est grande de dire quel est le savoir politiquement correct. Big Brother saura-t-il y résister ? Là est le véritable enjeu de la guerre de l'information : la domination de la planète. Il faut relire Orwell et son livre prémonitoire : 1984.

III - Les trois aspects de la guerre de l'information
Très brièvement et pour conclure cette introduction, je vous exposerai les trois aspects que peut revêtir la guerre de l'information.
- Il y a d'abord la guerre pour l'information. C'est le combat classique des services de renseignements. Il faut savoir ce que veut l'adversaire, ce qu'il fait, ce qu'il peut faire. L'information est l'objet de la recherche.
- Il y a ensuite la guerre contre l'information. Cette guerre s'exerce de deux manière. Il y a le monde purement défensif de protection de l'information amie dont il faut interdire l'accès à l'ennemi. Cette protection n'est pas seulement technique elle est organisationnelle et humaine, car l'homme a tendance à bavarder. Il y a aussi le mode offensif ; je veux priver l'ennemi de sa propre information, c'est le sabotage, éventuellement informatique.
- Il y a enfin la guerre par l'information. Au cours des âges elle change de nom ; c'est la "propagation de fausses nouvelles", c'est l'intoxication, aujourd'hui c'est la désinformation. Cet aspect des choses est appellé à un très grand développement, à l'aune du volume croissant d'information produites et utilisées. J'ajoute que sur le plan intellectuel c'est certainement l'aspect le plus fascinant de la guerre de l'information puisqu'il s'agit de participer à l'élaboration du matériau même que va utiliser l'adversaire pour mettre au jour sa décision.

CONCLUSION
1) La guerre de l'information est donc désormais le cadre privilégié d'affrontement entre les hommes puisqu'elle a pour cible la matière première de toute action politique, militaire, économique et culturelle.
2) Cet affrontement revêt une dimension sans précédent : il ne connaît de frontière ni de temps, ni d'espace. L'énormité de moyens technologiques et financiers qui lui sont consacrés n'a jamais atteint une telle échelle dans le passé. Elle démontre bien que là est l'enjeu majeur du XXIe siècle.
3) Cet enjeu est également hors normes : il ne s'agit pas moins que de la liberté de savoir et de pensée des personnes qui peuplent la planète puisque c'est l'accès libre à une connaissance vraie qui est concerné. Pour la première fois les clés de cette connaissance pourraient être détenues par une seule puissance.
Tel est le cadre historique et philosophique des débats plus techniques auxquels ce colloque va tenter d'apporter des réponses.

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